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Lanzdifou de Philo

 ou l’envoûtant groove créole du bèlè

martiniquais Philo. A l’instar du spectacle-concert éponyme, le disque Lanzdifou nous emporte au cœur de rythmes antillais ancestraux, et tout spécialement le bèlè, que le leader revisite, réinvente, en total respect de leur essence première, avec l’ardente complicité de ses 7 musiciens (dont François Remy au tambour ka et au tibwa, et Nicolas Briant à la tumba). Philo, qui a signé l’intégralité des compositions (sauf Lanzdifou, de Mario Canonge) et des arrangements, incorpore slam, conte, chants créoles immémoriaux… Et, en concert, il advient toujours un moment où la danse s’empare du corps des musiciens et des spectateurs : une énergie que l’on perçoit dans l’enregistrement.

Philippe Gouyer-Montout, dit Philo, appartient au nombre des véritables héritiers du tambour traditionnel martiniquais, au son duquel il a évolué dès son plus tendre âge. Tôt initié au tambour bèlè et en particulier à sa branche martiale – le danmyé –, le chevronné percussionniste, chanteur, conteur, compositeur et auteur n’a pas manqué de s’intéresser aussi au tambour guadeloupéen gwoka. Et il s’est naturellement pris d’amour pour le jazz, dont l’essentiel vivier – la Nouvelle-Orléans – est géographiquement plus proche des Antilles que de Paris. « Je développe une vision du bèlè, non pas excluante, mais résolument ouverte, explique-t-il. Au bèlè, socle de mon projet Lanzdifou, j’intègre d’autres composantes caribéennes, gwoka, jazz, éléments de nos racines africaines… ». En qualifiant sa musique « d’afrobeat de la Caraïbe », il adresse un clin d’œil au légendaire Nigérian Fela Anikulapo Kuti, activiste panafricaniste et concepteur, avec le batteur Tony Allen, de l’afrobeat. Plutôt que l’usuel binôme basse-batterie, il a opté pour le tandem rythmique basse-tambour, qui enfonce le clou d’un envoûtant groove créole.

Le bèlè, un trésor de notre patrimoine national

Né en 1976 à Fort-de-France, Philo a grandi à l’Anse Dufour, hameau au Sud-Ouest de son île natale. Il fait partie de l’ultime génération qui a connu, en chair et en son, le bèlè à l’époque de sa splendeur, avant que celui-ci ne subisse les conséquences, d’une part, des crises sucrières des années 1950-1960 et, d’autre part, de la politique migratoire lancée en 1963 par le gouvernement français via le BUMIDOM (Bureau pour le développement des migrations des départements d'Outre-mer). Les campagnes se sont peu à peu vidées et, de facto, la pratique du tambour s’est affaiblie. Retiré, le village de Philo a été préservé de cette rupture de transmission culturelle. Grâce au mouvement de renaissance surgi durant la décennie 1970, le legs des ancêtres esclaves n’a pas sombré dans l’oubli. Le bèlè que défend Philo constitue un trésor de notre patrimoine national. Il nous incombe, à toutes et tous de lui accorder une attention à la mesure de sa richesse culturelle et artistique.

Hommage aux marins pêcheurs de son village

 « A travers Lanzdifou, c’est mon village de marins pêcheurs que je mets en scène, précise Philo. Un village dans la lignée d’une rue Case-Nègre, authentique. Dans mon enfance, il n’y avait ni électricité, ni eau courante ». En introduction de l’album (Lanzdifou), retentit une sonorité étrange et pénétrante, au fort symbole : une conque de lambi (mollusque prisé en Caraïbe), qui, autrefois, permettait aux villageois de communiquer au sujet de la pêche du jour (« Venez nous aider à tirer le filet », « Le poisson est prêt pour la vente », etc.). Au début du titre Lanzdifou, Franck Nicolas imprime à la conque son jeu contemporain (et c’est au bugle qu’on l’entendra sur Djoubakatoumba). Puis Dédé Saint-Prix lance l’appel à la conque de la même manière que le font, traditionnellement, les marins pêcheurs. La mélopée de la conque s’unit alors à la poésie que profère Philo en hommage à « la résistance des marins pêcheurs, ces hommes pères, ces hommes fiers, ces hommes terre », tandis que le maestro Mario Canonge, au piano, dépose comme un baume sur les cicatrices d’une mémoire meurtrie, mais vive et vibrante. De son cadet, Mario Canonge dit : « J’apprécie les recherches qu’il mène sur le bèlè. Il a un jeu très particulier. J’aime sa façon de « beatboxer » le rythme tibwa avec la bouche, en même temps qu’il frappe le tambour ».

En l’honneur de son grand-père et de son grand-oncle, Philo a écrit Mi Danmyé-a. Dans ce morceau grave et prenant, il célèbre l’art martial associé au bèlè, le danmyé, auquel, à l’âge de trois ans, il s’essayait déjà, sous l’œil attentif des anciens du quartier. Evoquant la « senn » (ou pêche au grand filet), La Senn-an échwé commence avec la brise exquise et bucolique d’une flûte des mornes. C’est Dédé Saint-Prix, le fameux ambassadeur international du chouval bwa, qui joue de cette flûte traversière en bambou. Il a accueilli, dans son studio en Ile-de-France, l’enregistrement du présent disque. « Dès que j’ai entendu cette musique, j’ai accroché, confie Dédé Saint-Prix. Philo est au faîte de son art ».

Le blues caribéen de Philo, une transe libératrice

Dans Mélodi Tanbou-a, les superbes arrangements de cuivres (par Xavier Sibre) rejoignent la marche solennelle des tambours, sur lesquels s’envole la saisissante incantation de Philo. Et Nicolas Genest, jazzman français aux origines béninoises, y promène son bugle funambule nimbé de mystère. Quant à Djoubakatoumba (clip de l’album), Philo l’a ainsi baptisé en accolant les noms de 3 tambours majeurs de la Caraïbe : le djouba de Martinique, le ka de Guadeloupe et la tumba de Cuba. Une façon, pour lui, d’affirmer une forme de négritude contemporaine.

Arrivé à Montpellier en 1996 pour étudier la philosophie à l’université, Philo (qui porte bien son surnom !) a mené, en parallèle, son activité artistique, sans jamais séparer celle-ci d’une mission d’éducation populaire. Le volet pédagogique de son projet a été par deux fois récompensé (en 2004, puis 2005), par la Direction régionale Jeunesse et Sports. Si Philo l’enseignant s’est dévoué à la transmission de la culture bèlè, encore mal connue sur le vieux continent, l’artiste Philo a poursuivi un joli chemin. Il a été remarqué en première partie de Mélissa Laveaux, Trilok Gurtu, Papa Wemba… Et s’est produit lors de manifestations importantes (dont les Mozaïques du Havre et le festival Villes des Musiques du Monde). Le 7 juillet 2019, il présentera Lanzdifou dans le cadre du prestigieux festival français Jazz à Vienne.

« Philo mérite sa place sur la scène du bèlè », souligne Dédé Saint-Prix. Le tanbouyé de l’Anse Dufour se situe dans la noble filiation de maîtres du genre, tels que le doyen du bèlè Paul Rastocle, le flûtiste Eugène Mona, et, du côté des vocalistes, Ti Emile, Ti Raoul, Espélizane Sainte-Rose et Siméline Rangon. Il compte, parmi ses modèles, Guy Konkèt, étendard du gwoka militant, et Dédé Saint-Prix (et son engagement pour le chouval bwa). Sa démarche valorise le tambour en tant que vecteur d’une identité à la portée universelle, dans le sens du concept du Tout-Monde élaboré par Edouard Glissant. Dans le disque Lanzdifou, le blues caribéen de Philo recèle en lui l’esprit des Nèg’ Marrons et, lentement mais sûrement, appelle à une transe libératrice.

Fara C.